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Portrait

  • Hommage de Jacques (Josse) à Alain (Jégou)

    Posté le 16 Mai 2013 par Éditions Apogée

    Il est des pages que l’on aimerait ne pas avoir à ouvrir. Celle-ci en est une. De tristesse sans nom. Alain Jégou s’en est allé peu avant l’aube, en ce six mai 2013. Son dernier livre, Une meurtrière dans l’éternité, a été publié chez Gros Textes l’an passé, quelques mois après la parution d’un roman noir, Ne laisse pas la mer t’avaler (éditions des Ragosses), où il revenait, sur fond d’intrigues portuaires, en se dédoublant avec tact, sur ce qui le décida, un beau jour, à rompre les amarres avec la terre pour devenir marin-pêcheur. Il exerça ce métier durant près de trente ans. Outre ses poèmes, où la mer en furie s’allie souvent à ses propres bourrasques intérieures, il a écrit plusieurs textes en prose, notamment Passe Ouest (éditions Apogée), livre dans lequel il dit, avec cette grande énergie qui l’animait, la dureté de son quotidien en pêche et son plaisir à se frotter à plus fort que lui, loin des turpitudes côtières. Il fut également à l’origine du très bel ouvrage collectif Je suis un cut-up vivant, réalisé autour de l’œuvre de son ami Claude Pélieu.
    On peut le retrouver et le suivre plus longuement sur le blog qui lui est dédié et qui est réalisé par la médiathèque de Quimperlé.Voici, en hommage à l’ami et au poète, un texte écrit il y a quelque temps déjà, pour un livre qui devait lui être consacré et qui n’a pas vu le jour.


    Tout a commencé avec la parution, en 1978, d’un numéro de la revue Vrac. Une livraison format journal qui contenait, glissé entre ses pages, un prospectus annonçant la sortie d’un recueil de poèmes intitulé La suie-robe des sentiers suicidaires. L’auteur s’appelait Alain Jégou. Son nom et quelques uns de ses textes m’étaient déjà connus. Il apparaissait en effet ici et là, au fil des revues, notamment dans L’ecchymose où il poursuivait une virée rude, froide et cinglante dont le titre générique, Cap Horn, s’avérait on ne peut plus évocateur. Je me souvenais également de l’avoir lu dans un cahier Poésie 1 préparé par Jacques Donguy en 1975 et consacré au « nouveau réalisme ». Jégou y était présent avec des extraits de Vivisection, son premier livre, publié chez Millas Martin. Tout cela m’incitait à remplir au plus vite le bon de commande et à l’expédier à l’adresse indiquée, qui se trouvait être celle de l’auteur. Trois jours plus tard le livre était sur ma table. Couverture noire avec tête de mort au demi visage étonnamment vivant au centre. Préface de Marc Villard. Citation d’Artaud en exergue. Poèmes rageurs, décapants, tendus, pris dans les barbelés d’un silence à cisailler sans attendre.

    « Je fus d’hiver d’abord / le silence excessif / en mon regard / le scalp de la souffrance / et les rides déjà / du bonheur miracle / comme la fièvre / je fus sans entrain. »

    Ma lecture fut rapide, échevelée, menée à cent à l’heure, portée d’un bout à l’autre par le tempo d’enfer qui animait l’ensemble. Le soir même, j’écrivais à Alain Jégou pour le remercier et lui dire combien je m’étais senti à l’aise dans ces textes endiablés qui, loin de se contenter de dresser des constats, invitaient ceux qui le voulaient bien à prendre modestement (et littérairement) part à la bagarre. Sa réponse ne se fit pas attendre. Dès lors, les lettres entre Lanvollon (22) et Ploemeur (56) se multiplièrent. La correspondance était enclenchée. Il y avait un tas de choses qui, outre la courte distance géographique, nous rapprochaient. C’étaient en vrac Corbière, Elléouët, Kerouac, Ginsberg, Dylan, Ferré, Les Doors, l’écriture, l’édition, les lectures, les revues, la mer, la rage, l’envie d’en découdre, de défaire certaines baudruches et de prendre nos distances vis-à-vis d’une Bretagne où nous vivions et qui avait certes le vent en poupe mais où certains (il les appelait « les bardes barbants ») semblaient sacraliser à outrance un passé vieux (ah, duché, duchesse !) qu’ils voulaient plus ou moins réinventer en oubliant les grandes exactions, folies, dictatures et luttes d’un présent qui dépassaient largement les contours de la petite péninsule. Nous avons échangé, sur ce sujet et sur d’autres, un bon paquet de lettres.

    Notre première rencontre se fit quelques mois plus tard, sur terrain neutre, à Saint-Brieuc, où une expo nous réunissait, en présence d’un témoin de poids : Georges Le Bayon, peintre, sculpteur, prof aux Beaux-Arts à Lorient, complice et ami de longue date d’Alain Jégou. Journée pleine, épique par certains côtés, passée à discuter, d’abord au gré des tournées de bière puis dans un resto de la rue des Trois Frères Le Goff jusqu’à minuit et plus. Le détail de la soirée et des discussions qui d’un bout à l’autre s’animèrent m’échappe un peu. Ce dont je me souviens c’est cette dose d’intensité, de curiosité et d’échanges qui ne cessa de nous accompagner dans les méandres de ce périple diurne et nocturne où rires, éclats de voix, silences et tirades faisaient bon ménage. Sans doute qu’aux tables voisines, certains devaient, en signe de commisération, hocher tristement la tête en se demandant qui étaient, et d’où, de quelle planète descendus, ces trois pingouins excités, ces trois types aux yeux brillants, ces trois piles électriques qui s’agitaient et parlaient poésie, peinture, expos, revues, création et contre-culture en s’enflammant, en tapant du poing sur la table et en cognant leurs verres l’un contre l’autre comme eux le faisaient quand ils digressaient sur le foot, les boules ou la chasse. Le départ vers nos pénates respectives se fit au plus profond de la nuit, en zigzag et sur les chapeaux de roues avec promesse de se revoir au plus vite.

    Je n’ai plus de dates précises en tête. J’ai beau essayé de garder en mémoire le plus de choses possibles, certaines finissent par s’effilocher, se perdre, disparaître. Ce dont je suis sûr, par contre, c’est que la promesse faite sous la pluie et en plein vent place de la gare à Saint Brieuc fut tenue et qu’il se passa peu de temps entre cette nuit-là et mon premier séjour à Ploemeur. J’ai le souvenir d’un beau tumulte intérieur. D’un transfert d’énergie très tonique. De deux jours bien remplis, passés face à l’océan avec vue sur Le Fort Bloqué tout en face. Deux jours d’écume, de mouettes hurleuses, de mer forte, barattée, devenant presque vert bouteille du côté de Lomener. Séjour suivi de beaucoup d’autres, durant lesquels nous sillonnions la côte en même temps que les territoires poétiques que nous avions l’habitude d’arpenter, faisant halte, en tant qu’auteur et lecteur, dans des lieux aux noms bizarres : Exit, Rue Rêve, Star screwer, Camouflage, Le Sphinx, Les texticules du hasard, La Vigie des minuits polaires, Anatolie au café de l’aube… Autant de havres pour écritures errantes, en quête d’hospitalité… On les évoquait tous, dialoguant dans l’habitacle enfumé, tandis que la voiture filait entre pins et dunes. De temps à autre, nous bifurquions en mettant le cap vers des réalités plus tenaces, parlant alternativement de son boulot à lui – de ses départs bien avant l’aube, la voix de Jim Morrison jaillissant du haut parleur installé au-dessus de la cabine du chalutier Ikaria qui faisait route vers le large, mordant l’écume, doublant Groix, laissant le phare de Pen Men éclabousser les eaux roulantes – et du mien, plus posé, posté sous un hangar en tôle dans une zone industrielle où il fallait pointer, là aussi, bien avant le lever du jour…
    À chaque fois, je rentrais (je rentre toujours) au bercail un peu sonné mais néanmoins requinqué par ces virées atlantiques où le quotidien semblait tout à coup accélérer l’allure et rallumer, en intérieur, quelques petites lumières susceptibles de clignoter la nuit et d’éclairer la route menant à de nouveaux projets. Le livre Kerouac city blues (éditions La Digitale) est d’ailleurs né ainsi. Concocté autour d’une table et lancé en un éclair et un prétexte (marquer la date anniversaire de la mort du plus célèbre des immobiles de Lowell) avant d’être mis en chantier.

    Ce qui a commencé avec le premier courrier évoqué plus haut n’a, en réalité, – et c’est heureux – depuis jamais cessé. Cela aurait pourtant pu se terminer brutalement un certain jour de mai 2003 quand un chalutier immatriculé à Bilbao, un immeuble d’acier long de 35 mètres a éperonné le petit Ikaria par le travers bâbord avant. Ce jour-là tout a failli s’arrêter net. Et quand je dis tout, je pense bien sûr d’abord à Alain, à la vie, et par ricochets à tous ces séjours, ces lettres, ces livres, ces coups de fils, ces autres rencontres (celles qui ont eu lieu ailleurs, chez Georges Le Bayon à Belle-île ou chez Paul Quéré à Plonéour-Lanvern ou encore chez Youenn Gwernig à Locmaria Berrien) qui s’ajoutent et balisent un parcours de forte amitié qui, depuis plus de trente ans, aide, tout simplement, à vivre.

     

    Jacques Josse - 6 mai 2013

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  • Écoutez Pierre de Grauw

    Posté le 30 Octobre 2012 par Éditions Apogée

    Portrait sensible de Pierre de Grauw, au milieu même de ses sculptures, à Pont-Scorff, sur l'antenne de RCF.


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  • Marlé s'en est allée…

    Posté le 5 Janvier 2012 par Éditions Apogée

    Pour un dernier hommage à Matilda Tubau-Bensoussan qui vient de nous quitter, voici le beau texte d'Albert Bensoussan, son époux, en épilogue de L'Immémorieuse, à paraître en février 2012.

    Matilda Tubau-Bensoussan

    " Marlé s'en est allée
    Elle gardait les yeux clos comme pour s’habituer à la nuit. Sa voix, sa belle voix d’alto s’était amenuie. J’ai entendu son souffle, avait dit sa petite-fille au téléphone, mais les mots ne lui venaient plus. Son dernier souffle. Elle avait déserté son fauteuil pour élire comme résidence permanente son lit où elle semblait m’attendre. Mais ce n’était pas mon odalisque et nous n’étions plus amants. Hier encore, lorsque j’entrais dans sa chambre, elle se soulevait légèrement sur le coude et m’accueillait d’un large sourire. Sans nulle surprise, puisque je venais la voir tous les jours en début d’après-midi. Mais avec cette impatience qui disait l’amour qu’elle me portait. Autrefois nous étions avides l’un de l’autre. Ou dit-on amoureux ? On lui a retiré son dentier, et maintenant elle sourit comme un bébé. Ma femme est devenue un enfant. Redevenue. La porte de la mort ressemble-t-elle à l’entrée de la vie ? Hier elle n’avait plus la force de se soulever. Paupières creuses, bouche ouverte, happant son air. Et puis quelques grimaces comme après une tétée. J’ai poussé une chaise contre son lit. Je lui ai pris la main. Il était treize heures quarante-cinq. Je n’ai lâché sa main qu’à vingt heures, quand le haut de sa gorge a cessé de hausser. À peine, grande peine. Elle dormait, en était moite. J’ai vaporisé autour de ses lèvres un peu d’eau thermale. Sans essuyer les gouttes, et son visage s’est rafraîchi. Elle avait la lèvre aussi pendante qu’un chien après la course. Et puis ses doigts sont devenus bleus, et froids aussi. Les avant-bras marbrés. Mais le front restait chaud. L’infirmier est passé. Il a glissé la main sous le drap. Elle est en nage. Il lui a pris l’index, l’a pincé dans un appareil qui calculait ce qui lui restait d’oxygène. Plus tard un moteur a ronronné dans sa chambre, et des tuyaux entraient dans ses narines. Le docteur est passé, le pouls devenait inexistant. Deux fois on a usé du tensiomètre, et plus rien ne marquait. Rien ne passait. La boule, passe et manque. La poire d’angoisse. Je l’avais toujours dans ma main, mais elle ne la pressait plus. Je me suis jeté sur elle et j’ai crié : Marlé tu me meurs !...  Et j’ai arrosé son visage de mes larmes. Marlé s’en était allée."
    Rennes, le 3 janvier 2012

    De Matilda Tubau-Bensoussan nous avions publié en 2011, La Césure.


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