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Notes de lecture

  • Ardeur du poème

    Posté le 26 Juin 2015 par Éditions Apogée

    Chante-perce de Dominique Sampiero
    par Marie-Hélène Prouteau


    Ce recueil de Dominique Sampiero aux Éditions Apogée est le fruit d’une résidence d’écrivain dans le Coglais près de Fougères. Terre de poésie s’il en est, puisque Saint-Brice-en-Coglès est devenu premier « village en poésie » du Printemps des poètes. Avec ce titre, Dominique Sampiero prend à pleines mains l’outil utilisé en Bretagne par les ouvriers du granit pour creuser la pierre. Et le geste métaphorique du poète qui creuse lui aussi, mais dans un autre matériau, s’inscrit dans ce réseau d’images :

    « Nommer autrement et creuser sont une tentative pour faire vivre cet héritage et dessinent dans ce livre les deux veines d’une ardeur au poème. »

    Le « génie du lieu » a joué à plein sur cet enfant de l’Avesnois élevé sous un ciel bas, non loin des puits miniers et des hauts fourneaux. Dominique Sampiero est sensible à la puissance des lieux du bocage breton, les fougères, les eaux et les pierres qu’il nomme des « dormeuses ». Celui qui vit à double hauteur, celle de ces terres du Nord dont les hommes travaillent les soutes noires, celle des nuages où il ne cesse de rêver depuis l’enfance entre ici en résonance avec « cette terre de sel et de cidre » :

    « […] pays de pierre entre les murs d’une patience cherchant à frôler les sources accroupies dans le creux de l’instant et que les mains reconnaissent, en écartant la bruyère des carrières ouvertes. »

    Le poète sait le pouvoir de la nomination poétique : il y a d’abord la musique des noms propres, Saint-Marc-le-Blanc, Saint-Hilaire, Coglès, Tiercent. Et aussi la longue liste qu’il égrène des prénoms de granitiers. Ou le sous-titre à l’image suggestive, « Haleine du pain ».

    La parole poétique, ici, fait monde : elle a ce pouvoir magique de susciter la vie dure, douloureuse de ces « petites gens ». Poésie évocatoire au sens premier du terme, qui évoque, rappelle les esprits des disparus grâce au regard émerveillant du poète. Ce qui frappe chez Dominique Sampiero, c’est cette « ardeur » de l’écriture poétique — le mot revient à plusieurs reprises.

    Le recueil se divise en six moments où alternent prose et poèmes, illustrés par six gravures épurées de Maya Mémin. Le premier moment, long poème en prose, s’attache aux légendes et aux traces qu’elles laissent dans nos vies :

    « Les légendes sont vraies. Aussi vivantes que nos rêves. Elles nous tiennent debout comme des arbres, nos racines puisant dans l’humus d’une mémoire qui se souvient de nous. »

    Comment mieux dire que l’imaginaire, cette fabrique de mystère et d’inconnu, est vital, qu’il prenne la forme du rêve, de l’art, de la poésie en particulier ? Pour le poète, « les légendes sont notre humanité sensible, un héritage de pure haleine, de premier mot et de premier soupir ». Voilà la nécessaire respiration qui nous ouvre à un autre monde, de liberté, de créativité, d’altérité. Il y a là une superbe méditation sur les légendes. L’approche de celles-ci est aux antipodes d’une vision folklorisée. Elle met à nu l’universel de ces récits mythiques qui est la part langagière de l’homme.

    Suit le second moment du recueil, une réflexion sur le travail d’écriture du livre en train de se faire. Le poète est celui qui est traversé par les formes :

    « Écrire commence quand tu effaces les mots en trop, puis ton corps, ton visage et ce qui continue de se manifester n’est pas toi, même si tu dis je, tu ne sais pas d’où ça monte, ni qui est celui qui trace les signes entre tes paumes ouvertes. »

    Le mouvement de l’écriture, chez lui, est mouvement d’allègement venu de l’entre-deux de la conscience. Ecrire, une haute exigence qui rappelle l’escalade avec pitons et crochets et où l’on progresse au-dessus du vide. Il y a de l’inaccessible dans cette expérience de « la neige du papier ». Expérience toute en tensions et questionnements. Car écrire « souffre d’entendre les blessures se briser les ailes contre la mort […] installe un doute pire que vivre ».

    Commence le moment du recueil intitulé « Comme une pierre dans la main ». Le poète met en parallèle le travail des mots et celui des pierres et la reprise de ces quatre vers, tout simples, plus loin dans le texte, fait l’effet de paroles de chanson qui reviennent :

    « C’est ici
    C’est dans ce pays
    Que m’est venue l’envie
    De poser les mots comme des pierres. »

    Dans ce jeu de miroirs entre ces deux labeurs, le poète saisit au vol la beauté de ces gestes d’hommes, peu bavards, dont il se sent proche. Bel hommage à cet autre ouvrage, celui qui s’attache aux pierres, « ces dormeuses [qui] envoûtent la légèreté de nos corps dans la traversée des prairies ».

    Le moment suivant, « Tendresse du châtaignier », s’attache à la légende particulière de la dame blanche. Elle est figure de légende, irréelle, dans ses voiles de brume, entre mystère et rêve. Corps de toujours, venu d’un très vieux temps. Mais elle fait aussi partie de la mythologie personnelle du poète : il y voit la femme, « l’anima », chère à Jung dont la lecture lui est familière. Archétype de l’inconscient collectif qui représente l’aspect féminin en chaque homme. C’est dire si le souci de l’universel est bien présent ici.

    Vient ensuite la lettre-poème à Xavier Grall. Un ami poète, Yvon Le Men, lui a donné l’œuvre de celui-ci dans l’édition Rougerie à la couverture caractéristique. Avec l’allusion à la « maigreur de prince » plane soudain la haute silhouette du poète breton. Cette adresse-hommage, le plus souvent en distiques, prend l’allure d’une chanson de geste :

    « Je viens d’un pays qui n’est plus un pays
    Xavier. »

    Ce vers reviendra avec des variantes par la suite. Ainsi va se dérouler, par-delà la mort, un échange en amitié entre les « pays » respectifs, « aber et varech » de l’un et « flaques et fougères » de l’autre. Entre le « Je » du poète et le « Tu » de Xavier :

    « Donne-moi la force
    De dire […]
    De dire d’écrire comme toi. »

    Dominique Sampiero n’invente pas, il laisse remonter un détail et voici que renaît la culture ouvrière qui est la sienne. Il lui suffit d’un trait, « les frottements [de] sempiternelles serpillères » des grands-mères, « les baisers au goût de houblon », les « corons classés à l’Unesco »,  pour faire vivre les lieux, les gestes, les luttes et les fêtes. La voix singulière de Dominique Sampiero est dans l’attention tendre et coriace à la fois qu’il porte aux êtres et aux choses. Son regard transfigure le quotidien et nous oblige à changer de point de vue :

    « On a tellement "mouru"
    Dans les coulées d’acier
    Tellement "mouru"
    Dans les galeries qui s’effondraient […]
    Tellement bu pour oublier
    Tellement prié en votant communiste
    Que tout aujourd’hui
    Nous semble triste et fade. »

    Le sixième et dernier moment est un « Petit traité des hautes herbes en Coglais ». L’on retrouve à nouveau le rythme d’un long poème en prose, étonnant texte houle, comme l’herbe qui le suscite :

    « L’empreinte des corps laissée dans l’herbe est le visage de Dieu quand il s’oublie. Dieu n’existe pas dit l’herbe mais je suis son rire. »

    Poser le regard au ras des hautes herbes, c’est pour lui toucher à l’os des choses. Par moments, ces accordailles avec les hautes herbes atteignent au sentiment océanique de la vie.

    Une thématique traverse les six moments du recueil, comme d’autres textes antérieurs de Dominique Sampiero. Il s’agit de la mort qu’il évoque sous divers aspects. Morts des ouvriers dans les accidents de la mine, lien entre mort et légendes, présence des tombes, et, surtout, la mort du poète lui-même qui revient tel un troublant leitmotiv :

    « Ah quand je mourrai
    Enterrez-moi sous un pommier
    Dans un cercueil de bois le plus tendre
    Avec mes flaques mon ciel en aubier. »

    Avec ce Chante-perce, le poète polit le granit des mots qui donne sa saveur forte et fulgurante d’humanité à ce recueil. Son originalité est de promener son regard en altitude, à hauteur de nuages, sans renier la terre. Tendre et ardent, le cœur du poète vibre pour le présent. Engagé dans sa praxis rebelle de « buveur de ciel »1.

    Marie-Hélène Prouteau
    (juin 2015)

    1. Dominique Sampiero, Carnet d’un buveur de ciel, Lettres vives, 2007.

     

     


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  • Toujours pas mort

    Posté le 30 Janvier 2015 par Éditions Apogée

    Direct live d'Alain Jégou
    par Robert Piccamiglio


    Jégou… On l’entend toujours ta belle musique des mots. Elle galope sévère et forcenée… Pas besoin de brides sur le cou… Digne aussi… Sans la dignité l’écriture n’est rien… Tu en sais quelque chose de la dignité… Ta musique… Mélodie entêtante… Pas crispée pour une tune… Elle se shoote aux amphétamines histoire de réinventer la vie comme tu l’écris. Si toi tu gardes conscience de la laideur ambiante… Nous on garde conscience de la beauté de ton écriture élégante et sauvage… De la bonne défonce qui ne respecte pas beaucoup les règles… Les lignes blanches de l’existence… C’est rassurant de ne pas respecter les règles… Parfait pour te coller le cerveau à l’envers… La boîte à penser… La boîte à pandore ouverte à tous les vents marins… En direct comme il se doit. Ça cogne méchant dans nos neurones quand tu nous embarques capitaine In the road again. Tu parles si ça nous amène loin… Très loin… On peut imaginer en te suivant tant de paysages… D’authentiques migrations… L’Amérique peut-être bien… le Highway 61 revisited du vieux Bob. Lui aussi le bougre d’homme… Comme toi n’arrête pas de nous poursuivre. Tu nous embarques festif sur tant d’autres continents où sans doute nous n’irons jamais autrement qu’à travers les livres… Les tiens et ceux de quelques autres… Bien peu nombreux… Autant le dire… L’errance… La voilà la solution pour échapper à la médiocrité du monde… L’errance dans l’écriture… Le style… Rien d’autre que le style pour s’élever au-dessus… Bien au-dessus de la laideur ambiante… Quoi de mieux que le style synonyme de légèreté nous qui en manquons si souvent… Oui… J’en conviens… Tu nous rends plus léger… On peut s’élever dans la stratosphère et voler et rêver qu’on est autre chose que de simples et vulgaires mortels… Le style mon ami… Le reste est accessoire… Raconter des histoires est à la portée du premier guignol venu… On n’en manque pas… Ils font du petit point de croix avec les mots… Pendant que toi-même tu tisses à mort de grandes toiles ou de grands filets ou de grands espaces et voilà que ça te met tout à coup le ciel et tout ce qui navigue dedans à portée de mains… De rêves… Pas besoin de cartes… De boussole… De gouvernail… Suffit juste de lever le pif pour bien sentir d’où va venir le vent… Les tendres alizés… Humer l’embrun des mots… Les cornes de brume des phrases… S’en mettre plein les narines… Le cœur et les poumons. Tu n’en manques pas puisque t’es toujours pas mort… Qu’on l’entend encore et pour longtemps ton kiosque à musique… Sauvage… Indécis… Indiscipliné… Chaotique aussi. Exactement à l’image de la vie.

    Robert Piccamiglio
    (janvier 2015)


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  • Les laines sauvages

    Posté le 7 Novembre 2014 par Éditions Apogée

    Le Fils d'Étienne d'Alain Ferry
    par Albert Bensoussan

    Qui est Alain Ferry ? Pas un descendant du grand Jules, mais un professeur qui a mis au pas toutes les têtes galonnées en sévissant pendant plus de trente ans au Prytanée. Un agrégé des lettres épris de Flaubert et de sa Bovary — c’est le titre d’un de ses romans couronné du prix Médicis, mais curieusement dans la catégorie « essai » (Mémoire d’un fou d’Emma, Le Seuil, 2009), alors que là, plus qu’ailleurs l’imagination est au pouvoir. Un père de famille retiré à la campagne comme Michel Eyquem sur sa montaigne, qui, lorsqu’il n’est pas à la lecture comme un possédé des Lettres (« Je lis pour vivre »), noircit ses cahiers d’écriture avec des scrupules de naturaliste. Multipliant digressions et citations, gravant sur ses poutres des paroles édifiantes, et s’abandonnant à ses deux passions : l’écriture et l’amour, d’ailleurs confondues. On se souviendra de ses souvenirs d’enfance, El-Khous, éthopée d’un pied-noir (Le Seuil, 1978) et de sa verbhorrée, qui lubrique — La mer des mamelles (Le Seuil, 1995) —, qui librique — Rhapsodie pour un librique défunt (Apogée, 2013), dont nous avons ici-même rendu compte (La Quinzaine littéraire, 16/30 avril 2013). Un écrivain rare et prodigieux qui nous livre là, d’une plume testamentaire, ses relations de fils à père puisque le titre le définit comme tel. Déjà, par le passé, Alain Ferry avait fait entendre, avec quelque alchimie, la voix de son père en publiant Le devoir de rédaction (Actes Sud, 1983). Au cours du long récit du Fils d’Étienne que j’avoue avoir lu d’une traite, en passant par-dessus la nuit et le jour, sans pouvoir m’en déprendre, le romancier classe ses papiers, revisite les tiroirs de sa mémoire, retrouve bon nombre de lettres et d’écritures de son père dont il truffe sa propre déambulation littéraire, bref, nous livre une manière de somme de vie, un testament en somme, mais dans la luxuriance, la nonchalance piétonnière, la profusion poétique et le délire des mots, toutes qualités qui, au-delà du « verbiage » dont un maître maniaque qualifiait les dissertations de Proust, le rattachent, par la plus savante des sources et la plus magique des veines, à La recherche d’un autre temps perdu.

    L’incipit dit clairement son objet : « Fils et père ». Il s’agira donc d’un dialogue. L’explicit tirera un trait sur le géniteur défunt, et le fils n’aura que trois mots de conclusion : « Je suis seul ». Mais en-deçà que de filons et de veines narratrices, que de bonheur d’évocation et d’histoire ! Nous sommes en Algérie, et c’est la colonie. Un paradis perdu ? Qui a dit cela ? Le paradis ne se trouve que sous les pieds des mères. Une mère que le narrateur voit désormais par les yeux de son mari, le grand Étienne, amoureux fou de Rosette, comme Alain Ferry le fut d’Emma. Il nous rapportera ces vingt-cinq années de bonheur, jusqu’à la douloureuse et fatale maladie. Le récit de la mort de la génitrice nourrit, probablement, les plus belles pages du livre, les plus émouvantes. La scène est toujours à El-Khous, à un jet de pierre de Mondovi où naquit Camus, avec qui le père Ferry a en commun d’exercer, comme le père d’Albert, le métier de contremaître agricole. Caviste et électricien surdoué, naturellement exploité par les patrons qui, eux, sont ces vrais colons, archi-minoritaires par qui l’opprobre tombera sur l’ensemble du petit peuple pied-noir. Là, comme chez l’auteur du Premier homme, nous avons affaire à des humbles, des besogneux, des forçats de la glèbe, des dévoués et généreux, des âmes simples. Pour qui veut connaître et comprendre ce que fut l’Algérie française, ce livre est assurément le meilleur ethnologue. La guerre venant, rien ne sera épargné au champ d’horreur, et Ferry en est ici le scribe accompli, lui qui entend « soumettre la vie au contreseing de l’écriture ». Rien ne lui est plus éloigné que le sentiment de nostalgie, encore moins la « Nostalgérie », pour reprendre un mot forgé par Montherlant. Il fut heureux à El-Khous, auprès de ce père qui l’aimait tant, de sa mère si attentive au bonheur de son petit « Lalou » qu’elle n’hésita pas à se séparer de lui pour qu’il puisse apprendre à devenir un homme à Bône, à Alger, à Paris ; la famille est le bain amniotique du narrateur, et son bonheur était avant tout là, dans ces visages, dans cette géographie humaine, bien plus que dans cette terre qui allait se révéler bientôt marâtre. Pour cela, la seule définition qu’il donne de l’Algérie est « le pays où mes parents et moi nous nous sommes tant aimés ».

    Alors il y a l’amour des livres et cet héritage de Monsieur Teste dont « la bêtise n’est pas [le] fort ». Que d’intelligence, en effet, chez ce petit garçon issu d’un milieu objectivement défavorisé, qui va rafler les premiers prix et s’inscrire toujours dans l’excellence, jusqu’à Normale Sup et sa jeune agrégation ! Le texte qui décrit ce parcours est balisé de multiples citations de celles qui, pour être issues de « grandes têtes molles » fortifiaient singulièrement le cerveau du petit génie. Et puis il y a la digression. On dit la chose mal vue par la critique. Mais gageons, tant la pertinence du discours ajouté est ici évidente, que le jugement sera tout à rebours. Que seraient Montaigne ou Cervantès sans la digression – ou plus près de nous un Kundera dans le sillage de Diderot ? Le roman est une vaste tapisserie dont Cervantès avec fausse modestie confessait la grossièreté des nœuds ; mais ici de toutes ces laines sauvages qui composent le lent et long récit de la vie d’Alain et d’Étienne, le scribe tire un écheveau solide et cohérent. Pour la raison que, ainsi que l’exigeaient les rhétoriciens de l’époque de Cervantès, justement, tous les fils se conjuguent à une seule fibre. Oui les fils sont ici plusieurs fois repliés sur eux-mêmes, oui, il y a ressassement, oui, pléthore, oui, débordement, mais toutes ces eaux fluviales se jettent dans le grand fleuve de la vie, ce fleuve de Jorge Manrique — plaisamment cité par Ferry — qui va se jeter dans la mer, qui est la mort.

    Mais en accordant sa voix à celle de son père, admirable « écrivant » qui fut notaire de toute sa vie en noircissant carnets, agendas et bouts de papier, le scribe s’impose à nous comme le véritable écrivain, celui qui complète, dépasse, subsume l’écrivant que fut son père jusqu’à le hisser à l’Empyrée. Le seul moment où la littérature lâche l’écrivain, c’est, quand tout est consommé, à la dernière phrase, celle où, au terme d’un immense hommage au géniteur qu’il qualifie de « tombeau » — comme Ravel a pu composer en musique un « Tombeau de Couperin » —, Alain Ferry renonce aux fards et aux fioritures de sa prose pour écrire, avec la simplicité retrouvée d’un Camus, écrivain économe s’il en fut : « Je suis seul ». Cette phrase, si troublante, ainsi que quelques autres où perce, derrière les lunettes du grand décrypteur, l’éclat d’une émotion — comme lorsqu’il revoit la cave de la ferme où travaillait son père, vingt ans après, et apprend que des soldats de la France l’avaient transformée en chambre de torture —, constituent ces « laines sauvages » nécessaires, selon lui, aux « écrits bien tissés ». En vérité, ce que que nous offre ici Alain Ferry, vaste geste d’un homme simple dans l’Algérie coloniale, récit d’une enfance heureuse et tourmentée, regard sur « la misère des mondes », manuel de survie d’un autre Gerbault qui a franchi la mer et qui s’écrie, en parodiant Baudelaire : « Homme libre, toujours tu chériras les livres », est une tapisserie exempte de nœuds, de ficelles et de vices. Alors oui, Cervantès en serait content, et satisfait Montaigne.

    Albert Bensoussan


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  • Les Ténèbres intérieures : une parabole baroque

    Posté le 7 Novembre 2014 par Éditions Apogée

    Les Ténèbres intérieures de Jean-Marc Rosier
    par Jean-Pierre Arsaye

    L’amour fou, peu nombreux sont les écrivains des Amériques à avoir traité ce thème avec autant de singularité que Jean-Marc Rosier dans son dernier roman
    Les Ténèbres intérieures. Dans cette fable philosophique, empreinte de mysticismes chrétiens et païens, s’entremêlent occultisme, illuminisme et humanisme athée. On pense au Cimetière de Prague d’Umberto Eco ou au très symbolique Anniversaire de Carlos Fuentes. Manifestement, l’œuvre de l’écrivain
    martiniquais accrédite la prédiction de Malraux : « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas. »

    Loin du style familier, scandé, syncopé de Noirs néons, le précédent roman de Rosier, la langue des Ténèbres intérieures, châtiée, elliptique, confine au poème. Structurée en deux parties inversement titrées (« La raison déraisonne » et « La déraison raisonne »), selon une certaine discontinuité temporelle, l’action se déroule à Trou-au-Chat, commune fantasmatique et fantasmagorique d’un pays non nommé mais que l’on devine être une île des Petites Antilles. Jonas K. Jonas, le narrateur et protagoniste, maître d’école, est athée. Nouvel Orphée, il se met en quête de son épouse Désirée, son Eurydice emportée dans les ténèbres extérieures par un papillon de nuit qui s’était introduit au domicile conjugal. Impuissant à tuer ce messager de la mort, il sombre dans la folie (mais n’y était-il pas déjà ?).
    Sa quête déraisonnable prend ainsi l’allure d’une véritable descente aux enfers où,
    figure victimaire, il errera sans espoir de sortie. Aussi, pour épuiser ses journées,
    fréquente-t-il le caboulot de l’énigmatique monsieur Bellot où se boit, durant le jour,
    ce rhum « au goût de revenez-y qui prêtait à la fois à l’enchantement et au
    mystère. » Ce monsieur Bellot en qui les gens de la Rivière-Pierre, quartier
    halluciné de Trou-au-Chat, veulent voir, en raison de l’ébène de sa peau, le
    sanguinaire Mobutu Sese Seko, fondateur du Zaïre, ou encore le non moins
    terrible dictateur haïtien François Duvalier, et madame Nédhomme, rien moins
    que « La Bête » de l’apocalypse biblique.
    L’état de déchéance de Jonas suscite la vive inquiétude d’Odon, son ami, son
    « véritable compère » qui, comme lui, est en proie au guignon, car menacé
    d’amputation par un mal incurable. « Je reviendrai au moment même que j’aurai
    trouvé le moyen de te ramener à la raison », promet-il solennellement à Jonas lors
    d’une visite à ce dernier. Au contraire de son compère, Odon, humble agriculteur,
    est un être raisonnable en amour. De son épouse, n’affirme-t-il pas : « Vanotta, je
    n’en suis pas fou. Je l’aime tout simplement » ?
    Indéniablement, Jonas est une plus figure dramatique que tragique en ce qu’il
    suscite la pitié. Néanmoins, on ne peut s’empêcher de le croire sous le coup d’une
    certaine fatalité de la folie. Orphelin de père — celui-ci étant mort en 1955 à la
    guerre, en Algérie —, il eut une enfance douloureuse, marquée par le « haut mal »
    dont souffrait sa mère. Ayant appris la prochaine venue du grand Jacques Brel au
    Pays, l’enfant Jonas s’était pris à imaginer que Jésus-Christ, « Dieu vivant »,
    pourrait lui aussi descendre de l’avion afin d’accomplir le miracle de la guérison
    de celle-ci. Espoir hélas déçu. Et pour ajouter à son dépit, Abdullah le Syrien,
    voyageur de commerce, qui fut l’amant de sa mère, et en qui il avait cru trouver
    un second père, s’en était retourné définitivement au pays de ses pères. Après tant
    de malheurs, comment s’étonner que notre héros (ou plutôt notre anti-héros) finît
    par basculer dans l’apostasie ? Devenu adulte, il ne lui manquait plus que cet
    épisode du phalène pour être précipité dans une irréversible déraison
    pathologique.Mais tout comme Odon, Jonas garde un cœur pur. Son athéisme n’exclut pas son empathie pour Blandette, « cette reine de piété », victime expiatoire du maire
    et de l’abbé, pour avoir découvert leur commerce charnel dans le vas indebitus.
    Personnage tragique, symbole même de l’amour, véritable « lumière » dans la
    nuit de Trou-au-chat, elle révèle la noirceur de ces gémeaux diaboliques. « Quand
    le drapeau et la croix s’unissent, avait-elle dit à Jonas, c’est le signe que le sang
    va couler. Et c’est le sang du peuple, toujours, qui est bu au calice du pouvoir, ou
    encore celui d’un juste qu’on charge de toutes les fautes. »
    Là s’achève la première partie du roman (« La raison déraisonne »).
    La seconde partie (« La déraison raisonne »), plus courte, mais pas moins
    aboutie, nous présente un Jonas interné dans le cabanon de l’inquiétant aliéniste
    Cauquot de Luppay, lequel pratique une thérapie hydroélectrique expérimentale
    dont lui seul détient le protocole. Jeté dans l’antre souterrain, Jonas cherche à se
    concilier les faveurs du docteur dans l’espoir de recouvrer sa liberté. Cette retraite
    forcée est l’occasion pour lui de cogiter sur sa folie. Mais ce faisant, de par son
    athéisme, il récuse le sentimentalisme métaphysique de Blandette au profit de la
    vérité de son être, sublimé dans cet amour, fût-il absurde, pour Désirée. Car ce qui
    importe pour lui n’est autre chose que la souffrance d’une perpétuelle quête du
    Désir. Pourtant, à la question « Qu’est-ce, l’amour ? » que lui pose de Luppay, il
    finira par formuler la plus inattendue des réponses.
    Comme dans Noirs néons, certains personnages des Ténèbres sont dédoublés,
    appariés, étrangement confondus (comme peuvent l’être l’amour et la folie) ou
    inversés tels ceux d’un jeu de cartes, gémellité et antinomie étant des motifs
    récurrents chez l’auteur. Jonas est, tout au long de l’histoire, interpellé par une
    voix que l’on devine être sa propre conscience, son double extra-lucide qui le
    vouvoie, ce qui place le roman sous les instances d’une sorte de dialogisme tel
    que le conçoit Mickhail Bakhtine. Et, alors que le « je » du narrateur s’inscrit dans
    le passé, le « vous » le ramène au présent. En somme, un cas singulier de
    schizophrénie en adéquation avec la discontinuité de la trame narrative propre à
    refléter la pensée torturée du protagoniste.
    Allusions bibliques et historiques parcourent le texte et, à ce propos, le choix
    des noms des principaux personnages ne doit rien au hasard. Ainsi, Jonas K.
    Jonas qui n’est pas sans rappeler le célèbre prophète avalé par un poisson, est-il le
    sujet d’expérimentation privilégié dans le sinistre cabanon souterrain de de
    Luppay, lequel croit pouvoir débusquer la folie au fondement même de l’Homme.
    Au surplus, cet établissement psychiatrique semble bien évoquer le
    fonctionnement autoritaire de l’habitation esclavagiste et post-esclavagiste, lieu
    claustral où le maître blanc (auquel fait écho le personnage de de Luppay) pouvait
    même, pour les besoins de son industrie, régir l’ordre des jours et des nuits. De
    même, comment ne pas voir en Blandette le double de Blandine, la sainte
    martyrisée des premiers temps de la chrétienté ?
    On notera enfin que les personnages de cette fresque dantesque, tenant parfois
    du grand-guignolesque, figures infernales ou angéliques, sont peu nombreux mais
    tous signifiants.
    Les Ténèbres intérieures apparaît donc comme une sorte de parabole baroque,
    allégorique, et constitue pour cela une entreprise résolument inédite dans la
    littérature caribéenne.

    Jean-Pierre Arsaye


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  • À chacun son Liscorno

    Posté le 22 Avril 2014 par Éditions Apogée

    Liscorno de Jacques Josse
    par Guénane

    Rien n'est plus libre qu'un lecteur. Je suis entrée librement dans Liscorno. J'y ai rencontré l'auteur, souvent aussi je me suis aperçue.

    Depuis l'enfance la lecture aiguisa en Jacques Josse le réseau des nerfs. C'est en lisant qu'il a, en belle partie, trouvé l'amble de sa respiration.

    Il avoue qu'il n'a jamais eu en main les outils nécessaires pour s'improviser critique littéraire. Moi non plus. C'est un art la recension ; quand elle n'est pas un chapelet de citations, elle est un art de l'éclairage. Si Jacques Josse ne sait pas chroniquer, il sait croquer, le vivant aussi bien que les morts et j'ai aimé croquer de tous mes sens dans ses mots.

    Ce n'est pas biscornu Liscorno, tout s'imbrique furtivement. Style subtil, juste tempo dans le legato des mots, le lecteur s'immisce, se superpose et navigue au plus près du cœur.

    Tout lecteur ré-écrit pour lui ce qu'il lit. Jacques Josse fut, est de ceux qui prennent le large à la moindre loupiote ; je suis de ceux qui n'ont de hargne que programmer la fuite en avant, avec ce vent arrière qui vous mord la nuque. Je n'ai jamais voyagé avec lui au fond d'un bar breton, mais je l'ai rencontré au fond du dernier bar avant le Cap Horn, au-delà de la fin du monde et des mots ; et à Valpo, comme on dit aussi pour ne pas dire Valparaiso, tant le paradis s'éloigne, même si les lumières du port jamais ne cesseront de remonter aux étoiles. À chacun son Liscorno, mais certaines routes intérieures, même parallèles, se croisent.

    C'est court Liscorno, mais sa lecture à souhait nous nourrit et ses échos cognent longtemps au cœur. Lire Jacques Josse c'est naviguer au près serré des nerfs, de nos propres souvenirs et se laisser larder par les petits coups de lame d'un saxo baryton.


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  • La vie traversée

    Posté le 11 Avril 2014 par Éditions Apogée

    L'Amour en moins de Pierre Vandrepote
    par Alain Roussel

     

    Pierre Vandrepote est un poète. Je dirais même qu’il est un poète malgré la poésie. C’est la vie qu’il traque à travers les mots, même s’il sait qu’à ce jeu c’est lui qui finira par être pris en chasse, la vie nous menant là où elle veut, comme elle le veut. Mais en même temps, la vie ne veut rien : elle se laisse seulement porter à travers le temps et l’espace par un rêve étrange dont elle n’a pas la clef.

    Ainsi rien n’est jamais certain, surtout pas l’avenir. C’est sans doute cette incertitude qui, dans les nouvelles qui composent L’amour en moins chez Apogée, incite presque toujours l’auteur à ne pas conclure chaque histoire, laissant la porte ouverte à toutes les possibilités. Dans l’article qu’il lui a consacré dans la Quinzaine littéraire, Alain Joubert souligne avec justesse ce « sentiment d’inachevé ». Les mots s’arrêtent, mais l’histoire continue. Le lecteur est libre de s’inventer une suite si tel est son désir, poursuivre avec ses propres mots. Mais il peut aussi choisir de rester en suspens face au silence, face à cette présence qui soudain s’absente, se dérobe au sens, l’indicible : une sorte d’absolu qui, aussi paradoxal que cela puisse paraître, n’aurait rien de définitif.

    Dans ces nouvelles, c’est l’amour qui appelle, qui engage l’être sur les chemins de la vie, à tenir le pari que la vie vaut la peine d’être vécue, malgré les complots d’une réalité souvent sordide. Nous rêvons la vie, mais la vie nous rêve aussi, avec de rares moments de coïncidence. Ce sont ces instants privilégiés, ces éclairs, que guette Pierre Vandrepote. Ce regard, il le veut libre et nu, sans préjugés, sans l’usure, comme s’il voyait le monde pour la première fois. Il nous le livre dans une écriture dépouillée, sans fioriture, et dont la beauté tient à cette simplicité même, à cette justesse.

    Ce poète traverse la vie par les lisières, par les marges. Il déteste les autoroutes, surtout celles de la pensée. Il éclaire le territoire d’une lumière oblique, qui révèle les choses en même temps qu’elle les voile, qu’elle déploie derrière une ombre. Ainsi l’énigme, une fois mise à nu, est-elle plus énigmatique encore.


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  • Une quête de sens drôle et inventive

    Posté le 4 Février 2014 par Éditions Apogée

    Chemin des équinoxes d'Alain Roussel
    par Pierre Vandrepote

     

    Voici un livre qui, pour une fois, n’est pas un roman,qui ne prétend pas en être un afin d’en utiliser l’étiquette commerciale, voici un livre parfaitement inclassable, hors mode, hors temporalité, un livre qui est d’abord une assez indéchiffrable trajectoire, une mystérieuse initiation aléatoire où rien n’est jamais sûr, ni la pertinence de ce qu’on croit être la réalité, ni l’impertinence d’êtres apparemment fictifs ou imaginaires. L’auteur, Alain Roussel, dont on commence à savoir qu’il n’est pas un poète comme les autres, qu’il a inventé une vitesse d’écriture liée à un rythme mental tout à fait personnel, n’est certainement pas un inconnu, bien qu’il ne participe pas de la cohorte des littérateurs saisonniers qui font la une de l’autofiction régulièrement repeinte.

    Chemin des équinoxes serait-il une fable sans morale ni loi, un conte foutraque, une allégorie désespérée, une histoire à dormir debout dans le poulailler de l’enfance, comme il y en eut tant dans chaque maison de province au lendemain de la Deuxième Guerre ? En vertu de l’adage qui préside à cet ouvrage et qui veut que tout soit vrai sans que rien ne soit faux et réciproquement, on peut appuyer ici sur la pédale qu’on voudra, celle du sérieux, voire du lyrique, celle de l’humour avec la dose nécessaire de dérision. Inutile toutefois d’appuyer sur celle du frein, elle ne fonctionne plus depuis longtemps et, de toute manière, comme chacun sait, la peur n’évite pas le danger ni ne déplace les murs.

    L’homme a-t-il le choix, entre quoi et quoi ? Sommes-nous les maîtres de notre destin ? Qui parle à travers nous lorsque nous parlons ? Toute création est à la fois tragique et comique, dieu et diable en savent chacun quelque chose, et nous misérables créatures porteuses de tous les vices des demi-créateurs que nous sommes, n’avons pas fini de courir à travers dunes et neiges que les premiers coups de vent s’évertuent à balayer, faisant de nos traces des empreintes toujours plus vite effaçables.

    L’humour corrosif d’Alain Roussel est sans doute ce qui contribue le plus à donner une forte originalité à ce type de texte dont la veine métaphysique affleure de façon évidente. Jamais toutefois cet humour n’est gratuit ou inutile et son élan lui est à chaque fois communiqué par une vivacité d’imagination superbement rare dans les productions littéraires actuelles. De plus, largement nourri de cultures non dominantes, renvoyant avec adresse et profondeur à des savoirs ésotériques anciens, qu’il maîtrise à l’inverse de beaucoup, il parvient à créer un espace de liberté où le plus incongru peut surgir à tout moment sans jamais se retrouver hors du sens. Au contraire, la quête du « sens » est une question rédhibitoire chez l’auteur, on la retrouve de livre en livre, toujours abordée de façon neuve, inventive.

    À mes yeux, ce n’est pas le moindre paradoxe qu’un livre comme celui-ci se livre (justement) à l’aventure de l’écriture comme peu d’autres. Curieusement, ne sont jamais bien loin certaines grandes ombres tutélaires, au risque du plus grand écart, Mallarmé pour l’interrogation poétique, Rabelais pour la théosophie débridée : « Au fil de sa marche, le sol se dérobait constamment sous son pied. Il avançait péniblement, montant et descendant les monticules de sable. C’était comme une phrase interminable, pleine de hampes et de jambages, qu’il écrivait avec son corps sans vraiment en saisir la signification, ce qui faisait naître en lui un sentiment d’inachèvement, mais aussi de curiosité insatiable. »

    Je ne suis pas persuadé pour autant qu’Alain Roussel mourra la plume à la main, mais c’est toute la « Poule », la sensuelle Églantine des Caquets qu’il nous aura, au préalable, donnée à rêver. Le voyage que propose ce Chemin des équinoxes vaut le déplacement et les détours, aucune autre agence ne l’a programmé pour l’instant, raison de plus pour ne pas résister à ses sirènes, à son incroyable chant du coq.

     


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  • Une histoire drôle et fascinante des animaux

    Posté le 13 Janvier 2014 par Éditions Apogée

    Espèce d'animal ! (tomes 5, 6, 7)

    par Maxime Hervé, auteur de L'Évolution des espèces (Les preuves/tome 1 et Les mécanismes/tome 2)

    La collection Espèce d'animal ! s'est dernièrement enrichie de trois nouveaux volumes, sur les "tachetés", les "champions" et les "voisins". Destinée aux enfants (6 à 12 ans), elle leur permet d'en apprendre plus sur les animaux de notre monde, avec chaque fois 20 espèces présentées. Le style est simple, direct et humoristique, accrochant à coup sûr les plus jeunes. Mais ne nous y trompons pas, ces petits livres sont des mines d'information que les parents prendront aussi plaisir à lire. Un important travail de journalisme scientifique — ajouté au point de vue d'un scientifique différent pour chaque volume — se cache derrière chaque page, ce qui n'est pas pour déplaire au biologiste professionnel. Les textes sont abondamment illustrés sous la plume de William Augel, qui nous ravit par ses dessins aussi drôles qu'éclairants.


    Le volume 5 nous présente "les tachetés", ces animaux qui arborent tâches ou rayures. On y retrouve des poissons, des requins, des mammifères ou encore des reptiles. On découvre surtout une foule d'espèces peu connues, au nom parfois très étrange comme le lycaon, le tenrec rayé et le maki catta !

    Le volume 6 fait honneur aux "champions", ces espèces qui de mille façons sont chacune incroyable. On croise ainsi une raie de sept mètres d'envergure, une anguille qui traverse deux fois l'océan Atlantique au cours de sa vie, une tortue qui vit 150 ans ou encore un oiseau qui fond sur ses proies aussi vite qu'un TGV !

     

    Le volume 7 fait la part belle aux "voisins", ces animaux que l'on peut croiser tous les jours. Communs mais pas banals, ils ont tous de belles histoires à raconter. On en apprend plus sur les insectes, les oiseaux, les crustacés ou les mammifères qui habitent nos jardins, nos prairies ou nos bords de mer. Il n'y a pas besoin d'aller bien loin pour trouver des espèces fascinantes !

    En résumé, ces trois petits volumes et plus généralement toute la collection Espèce d'animal ! jouent un rôle important : ouvrir les yeux des jeunes (et des moins jeunes) sur le monde qui nous entoure. À l'heure d'internet et du tout virtuel, on (re)découvre la beauté et le caractère parfois incroyable du monde vivant. Le tout dans un cadre léger et drôle, que demander de plus !

     



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  • L’ironie et la dérision, talismans contre le malheur d'un père qui lutte

    Posté le 26 Décembre 2013 par Éditions Apogée

    Le Journal d’un haricot, d'Olivier Hobé
    par Jacky Essard, revue N4782

    Comment parler de l’inconcevable, décrire les sentiments d’un père qui lutte avec son fils adolescent contre une maladie mortelle ? Olivier Hobé évite les pièges de la compassion, de la révolte, de l’injustice et nous donne à lire un journal qui se déroule sur dix mois où il dit sa passion pour la vie. Ces notes prises au temps qui s’écoule font la jonction entre ce qui se passe dans le monde extérieur et ce que l’auteur ressent dans ses tripes. Résister : c’est ne pas laisser le doute s’installer. Pour cela tout est bon, en particulier les livres, les projets et les rencontres.

    Olivier Hobé écrit son quotidien sur un rythme soutenu où l’ironie est très présente. L’ironie, la dérision, sont des talismans contre le malheur. Si l’enjeu n’était pas aussi sombre nous pourrions nous divertir à la lecture de ce livre qui confirme le talent d’un auteur peu prolifique mais déjà reconnu.

    « Certains malades poussent le vice jusqu’à visiter d’autres malades. »
    « Je suis tondu et aspiré, fagot d’herbes sèches, sac à poussières.
    »
    « "Tu m’enlèves des cheveux", me disait Q. l’autre jour, alors que je lui caressais la tête.»


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  • La brisure de Marie Le Drian

    Posté le 3 Décembre 2013 par Éditions Apogée

    Le Corps perdu de Suzanne Thover de Marie Le Drian
    par Albert Bensoussan, auteur de Guildo bluesL'ImmémorieuseFaille à Apogée
    dans le n°1094 de La Nouvelle Quinzaine littéraire (1er au 15 décembre)

    On ne peut parler de ce livre sans trembler, des mains, des lèvres, la tête chavirée et le cœur étreint. L’auteure, une Bretonne désormais retirée à Clohars-Carnoët au bout des terres et toute vouée à l’écriture, fut naguère une Parisienne laborieuse et femme de livres. Ses premiers ouvrages — récit, poèmes, nouvelles — témoignent de son ex-métier d’ingénieur CNRS en sociologie. Il y a déjà, il y aura toujours un regard sur la vie, l’existence des marges, le signe de l’exclusion, des vies improbables, si propre aux cités et aux mégapoles. Mais la grande affaire de son écriture reste cette brisure de l’âme et ce corps perdu qui scellent ce que l’on désigne sous l’appellation fallacieusement anodine de dépression. Mais qu’est-ce que la dépression sinon ce mal qui détruit la vie, la brise, la dilue dans la nuit ? C’est de cela que traite ce roman qui vous saisit tout entier et qu’on doit – qu’on se doit – de lire d’une traite, comme une rencontre décisive.

    « Mes mains tremblent. Je ne me sens pas très bien. La personne limitée, je le sais, est comme une éponge », écrivait-elle, déjà, dans La Cabane d'Hippolyte (Julliard, 2001). Ce thème, ce ton, cette étrangeté caractérisent toute l’œuvre de Marie Le Drian. Étrange est donc ce livre, et pourtant si familier d’apparence. Qui n’a connu la dépression, ou dans son corps, ou dans celle d’un proche ? Qui n’en a souffert ? Qui n’a connu cette désespérance, cette impuissance, cet absolu renoncement qui pousse, dans l’ultime flash de lucidité, à en finir ? La romancière nous en dessine l’itinéraire, nous dresse la carte de la désaffection. « À présent je fais comment ? » s’interroge la narratrice au début de cette confession. Voilà une mère de famille, aux deux grands enfants, qui vit dans un immeuble parisien – « hostile et grave » – dont elle ne veut plus sortir, entourée de voisins à qui elle ne peut plus parler, car la voilà devenue incapable de paroles, ou plutôt, comme elle dit, située « au-delà du langage ». « Où tu es, maman ? », l’invective sa grande fille. La cuisine n’est pas faite (elle a oublié de décongeler la barquette enfournée au micro-onde), les poubelles ne sont pas vidées, le ménage n’est pas fait, la crasse est partout, car la mère vit isolée dans sa chambre où son seul effort est d’aller du matin jusqu’au soir, où elle ne se nourrit que d’une pizza montée chaque midi, et d’une bouteille de rouge ; c’est une femme exclue du travail – sa médiathèque la rejette – , désormais classée en longue durée. Bourrée de médicaments et trop grosse de plusieurs kilos (on apprendra plus loin qu’elle est passée de la taille 40 à la 48, et encore avec de l’élasthanne pour ne pas étouffer). Seul un « mouvement » pourrait la sauver. Un matin, répondant à la question qu’elle se pose à elle-même, sans trop savoir pourquoi ni de quoi il retourne, elle appelle SOS médecins. Et c’est pour aussitôt plonger dans le cauchemar d’un hôpital psychiatrique, dont elle finira par s’évader en un ultime sursaut. Nous pénétrons avec elle dans l’univers carcéral et l’horreur de la folie. Juste ce qu’il faut pour en être révulsés. Mais que de justesse dans le constat ! « J’avais besoin que l’on me parle », telle est la seule justification de cet appel au secours. Mais on ne parle pas à une « malade mentale », on la chosifie, on s’adresse à elle au pluriel, on « l’anonymise », on oblitère son prénom, on ne sait que lui réclamer sa carte Vitale, et pour le reste elle ne rencontrera que des regards accusateurs qui renforceront sa honte immense de n’être pas « à la hauteur », et donc sa culpabilité. Et elle ne peut que constater : « Là, survivait un corps qui n’était plus le mien ».

    On croit à tort que la dépression affecte la tête et la raison, mais non, c’est le corps qui se dilue, qui se désagrège, qui se perd. Une vase informe enveloppe ce corps, et l’auteure a cette image étonnante : « Je suis dans l’eau stagnante des lavoirs à l’abandon ». Et cette autre métaphore – car cette prose est pure poésie : « Je prends appui sur un cheval mort, flottant, et glisse sur son corps visqueux ». La précision clinique est telle qu’on se demande si ce livre est un récit de vie vécue. Un tel accent de vérité, et qui bouleverse, n’est pas fréquent. Sauf à penser qu’une immense empathie lie cette sociologue de formation à l’égrotant qui l’habite. Il y a donc un itinéraire de la dépression jusqu’à cette impasse, qui peut conduire au pire : du haut du balcon, la déprimée voit sur l’asphalte son corps étendu, ce déchet, ce rebut, et sent qu’il lui faut le rejoindre, se réunir à lui, sauter une bonne fois : « Au-delà de mes fleurs fanées, je vois sur l’asphalte mon corps projeté, aplati, cinq étages plus bas et sans vie, attendant de plus en plus violemment que je le rejoigne… De ma fenêtre je vois ce corps sans vie et n’ai d’autre choix que de venir m’aplatir contre lui. Avec lui. Ensemble ». Mais voilà le salut sous forme, non de paroles – quels mots pourraient l’atteindre ? – mais d’un « mouvement ». Celui d’un couple d’amis bretons, alertés par les enfants de Suzanne Thover, et qui avancent vers elle, sur cet asphalte où s’efface alors ce « corps perdu ». Ils vont aussitôt la prendre en charge, s’occuper de tout et l’emmener avec eux en Bretagne où elle renaîtra – en apparence – à la vie. L’épilogue du roman nous en dira plus. Ou nous en dira moins, c’est selon, car la romancière sait astucieusement user de cette fin ouverte qu’affectionnait François Truffaut. Le lecteur, la lectrice, dessineront eux-mêmes cette ligne de vie terminale.

    On sort de cette lecture brisés. Ou fourbus comme un cheval fou issu de sables mouvants et de marécages. Et en même temps, exaltés, subjugués, tant le talent de Marie Le Drian est grand. Son roman est publié dans la belle collection dirigée par le poète Jacques Josse, et son nom est « Piqué d’étoiles ». Avec la grande homogénéité d’un catalogue où « les parfums, les couleurs et les sons se répondent ». Et si l’on a frémi ou pleuré sur ce « corps perdu », on ne peut au final que sourire et applaudir à ce corps retrouvé.


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