Le Sourire des nuages, de Claude Herviou
par Jean-Claude Le Chevère, auteur de Mais le vert paradis… et La Cour des petits
Chez Claude Herviou, s’indigner ne suffit pas, il faut aussi résister, s’insurger, jusqu’au bout, jusqu’à « la grande confrontation » qui conduira à « un autre type d’hommes ». C’est du moins ce que fait son narrateur, ce « Je » dont on ne connaîtra jamais ni le nom ni le prénom. Pourtant, tout ce que le lecteur découvrira, il l’apprendra par son truchement. Ce pourrait être frustrant parce que le narrateur du Sourire des nuages n’a qu’une connaissance très partielle du réel. Mais c’est justement cette frustration qui maintient le lecteur en éveil jusqu’à la dernière scène. Il voudrait savoir, il voudrait comprendre, mais voilà …
Claude Herviou joue au magicien, au manipulateur de marionnettes : sans indications géographiques ou temporelles, sauf dans le dernier chapitre — on parle de « l’endroit », des « alvéoles », le temps, dit-on, « s’est volatilisé » — il crée l’illusion d’un pays, d’un régime politique, d’une population, juste entraperçue. Il jongle avec le fantastique, nous décrit ce fameux « endroit », l’immeuble baptisé plus tard « l’Analogie », « indécelable du point de vue de la société ». L’entreprise était risquée mais Claude Herviou a trouvé le rythme et la distance ; et l’écriture. Tout se passe dans un présent indéfinissable. En le lisant on devient témoin de cette étrange histoire et, malgré l’apparent détachement du narrateur et de cette Dora, qu’il retrouve alors qu’il ne le devrait pas, on sent l’émotion gagner peu à peu. Parce que la lutte semble perdue d’avance ?
C’est que derrière ce récit qui pourrait paraître léger, en suspension, comme ces nuages qui flottent « entre le temps et l’espace », apparaît une sombre histoire de dictature, d’autant plus terrible qu’elle est le plus souvent invisible, et que sa « police s’ingénie à prévoir l’imprévisible de ceux qu’elle pressent en marge de la loi », d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur l’amnésie d’une population qu’elle cherche à décérébrer. Et notre narrateur et son groupe de résistants — le cœur du mouvement vit curieusement totalement coupé du monde extérieur, parfois on pourrait penser à une secte, et Aston, le seul qui soit nommé, n’est pas aussi sympathique qu’on l’attendrait, mais chez Claude Herviou rien n’est simple et c’est tant mieux — paraissent bien fragiles face au monstre tapi dans l’ombre de chaque carrefour, de chaque immeuble et qui enregistre les discours et les gestes de tous les citadins.
Certes, on ne comprend pas tout, par exemple le but que se fixe le narrateur lorsqu’il provoque sa propre arrestation ; pour être emmené où ? En tout cas pas où il se retrouvera. Parfois le lecteur trouve paradoxalement des raisons de se rassurer, par exemple dans le passage se déroulant au milieu d’une vallée désertique, avec ce régiment de soldats plus ou moins abrutis dont l’officier est si sûr de lui que son aventure se finira en fiasco. Ici la violence et la déraison reprennent le dessus, comme si ces pantins, sortis de leur cadre habituel, retrouvaient leurs vieilles haines, et leur indépendance. Et ce qui semblait définitif s’effondre en quelques heures. Dès que ces humains s’écartent des lieux de décision le couvercle de la dictature se soulève et finit par sauter.
Par contre le nom donné par Claude Herviou à son immeuble de résistants secrets peut paraître inquiétant. L’Analogie. Leur prise de pouvoir n’aboutirait-elle, finalement, qu’à une nouvelle société où, insidieusement, une autre forme de totalitarisme tisserait sa toile oppressive ?
Ce texte, qu’il est difficile de lire sans penser à ce qui se passe dans certains pays actuellement, pourrait être très sombre. Pourtant il garde une certaine légèreté — on le pressentait depuis la citation de Lewis Carroll placée en exergue : « C’est la chose la plus curieuse que j’aie jamais vue ». Il y a, comme chez Alice, une certaine naïveté dans le regard que le narrateur promène sur le monde. Et c’est l’un des charmes de ce court roman qui, malgré la suppression de certains repères habituels, maintient son lecteur en haleine grâce, surtout, à une écriture particulièrement élégante, à la magie des mots que l’alchimiste Claude Herviou a su combiner entre eux — n’est-ce pas tout simplement ce qu’on appelle habituellement une écriture poétique ? — grâce aussi à un rythme qui ne faiblit pas jusqu’à la scène finale où le narrateur verra peut-être — sans doute — « le sourire des nuages », à moins que ce ne soit celui du chat d’Alice.
Jean-Claude Le Chevère


