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Notes de lecture

  • À propos du dernier roman de Claude Herviou

    Posté le 23 Mars 2012 par Éditions Apogée

    Le Sourire des nuages, de Claude Herviou
    par Jean-Claude Le Chevère, auteur de Mais le vert paradis… et La Cour des petits

    Chez Claude Herviou, s’indigner ne suffit pas, il faut aussi résister, s’insurger, jusqu’au bout, jusqu’à « la grande confrontation » qui conduira à « un autre type d’hommes ». C’est du moins ce que fait son narrateur, ce « Je » dont on ne connaîtra jamais ni le nom ni le prénom. Pourtant, tout ce que le lecteur découvrira, il l’apprendra par son truchement. Ce pourrait être frustrant parce que le narrateur du Sourire des nuages n’a qu’une connaissance très partielle du réel. Mais c’est justement cette frustration qui maintient le lecteur en éveil jusqu’à la dernière scène. Il voudrait savoir, il voudrait comprendre, mais voilà…

    Claude Herviou joue au magicien, au manipulateur de marionnettes : sans indications géographiques ou temporelles, sauf dans le dernier chapitre — on parle de « l’endroit », des « alvéoles », le temps, dit-on, « s’est volatilisé » — il crée l’illusion d’un pays, d’un régime politique, d’une population, juste entraperçue. Il jongle avec le fantastique, nous décrit ce fameux « endroit », l’immeuble baptisé plus tard « l’Analogie », « indécelable du point de vue de la société ». L’entreprise était risquée mais Claude Herviou a trouvé le rythme et la distance ; et l’écriture. Tout se passe dans un présent indéfinissable. En le lisant on devient témoin de cette étrange histoire et, malgré l’apparent détachement du narrateur et de cette Dora, qu’il retrouve alors qu’il ne le devrait pas, on sent l’émotion gagner peu à peu. Parce que la lutte semble perdue d’avance ?

    C’est que derrière ce récit qui pourrait paraître léger, en suspension, comme ces nuages qui flottent « entre le temps et l’espace », apparaît une sombre histoire de dictature, d’autant plus terrible qu’elle est le plus souvent invisible, et que sa « police s’ingénie à prévoir l’imprévisible de ceux qu’elle pressent en marge de la loi », d’autant plus efficace qu’elle s’appuie sur l’amnésie d’une population qu’elle cherche à décérébrer. Et notre narrateur et son groupe de résistants — le cœur du mouvement vit curieusement totalement coupé du monde extérieur, parfois on pourrait penser à une secte, et Aston, le seul qui soit nommé, n’est pas aussi sympathique qu’on l’attendrait, mais chez Claude Herviou rien n’est simple et c’est tant mieux — paraissent bien fragiles face au monstre tapi dans l’ombre de chaque carrefour, de chaque immeuble et qui enregistre les discours et les gestes de tous les citadins.

    Certes, on ne comprend pas tout, par exemple le but que se fixe le narrateur lorsqu’il provoque sa propre arrestation ; pour être emmené où ? En tout cas pas où il se retrouvera. Parfois le lecteur trouve paradoxalement des raisons de se rassurer, par exemple dans le passage se déroulant au milieu d’une vallée désertique, avec ce régiment de soldats plus ou moins abrutis dont l’officier est si sûr de lui que son aventure se finira en fiasco. Ici la violence et la déraison reprennent le dessus, comme si ces pantins, sortis de leur cadre habituel, retrouvaient leurs vieilles haines, et leur indépendance. Et ce qui semblait définitif s’effondre en quelques heures. Dès que ces humains s’écartent des lieux de décision le couvercle de la dictature se soulève et finit par sauter.

    Par contre le nom donné par Claude Herviou à son immeuble de résistants secrets peut paraître inquiétant. L’Analogie. Leur prise de pouvoir n’aboutirait-elle, finalement, qu’à une nouvelle société où, insidieusement, une autre forme de totalitarisme tisserait sa toile oppressive ?

    Ce texte, qu’il est difficile de lire sans penser à ce qui se passe dans certains pays actuellement, pourrait être très sombre. Pourtant il garde une certaine légèreté — on le pressentait depuis la citation de Lewis Carroll placée en exergue : « C’est la chose la plus curieuse que j’aie jamais vue ». Il y a, comme chez Alice, une certaine naïveté dans le regard que le narrateur promène sur le monde. Et c’est l’un des charmes de ce court roman qui, malgré la suppression de certains repères habituels, maintient son lecteur en haleine grâce, surtout, à une écriture particulièrement élégante, à la magie des mots que l’alchimiste Claude Herviou a su combiner entre eux — n’est-ce pas tout simplement ce qu’on appelle habituellement une écriture poétique ? — grâce aussi à un rythme qui ne faiblit pas jusqu’à la scène finale où le narrateur verra peut-être — sans doute — « le sourire des nuages », à moins que ce ne soit celui du chat d’Alice.

    Jean-Claude Le Chevère


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  • "Livre à l'adresse de l'amour"

    Posté le 22 Mars 2012 par Éditions Apogée

    L'Immémorieuse, d'Albert Bensoussan
    par Guénane, auteure de Le Mot de la fin et La Guerre secrète.

    Mémorable Immémorieuse… Voici un « état des lieux » qui secoue. Vous entrez dans des vies, des villes et vite vous sentez s'immiscer dans les pages votre propre vie, vos villes intimes.
    L'Immémorieuse
    secoue votre mémoire, tout n'est que songes, avec celui qui raconte vous jouez de l'or des mots et vous vous surprenez à murmurer Monteverdi, Si dolce è il tormento
    per gelo
    riposo non ho,
    nel porto del cielo
    riposo havero

    Dans Venise, jamais les amours mortes n'entrent, un sourire s'ouvre sur une voix d'alto et tout lieu est lit clos.
    Comment se séparer de cette voix qui vous retint au bord des naufrages, vous sauva des chacals, de celle qui fut votre cellule de griseries? Frénésie à éloigner les livres, les photos, de tout ce qui se vide de sens, rage d'oublier. Le sage ne craint le vide, ne craint d'interroger la poussière. Adama, la terre; adamas, le diamant; le diamant n'est que carbone. Nous finirons au ras des mottes, même si, debout, la vie durant, nous défions le ciel, nous finirons nus, grains de sable, de rien, il suffit d'avoir vu ce qui demeure de nous dans une urne.
    Marlé susurre encore quelques mots de La Casada infiel, La Femme infidèle, et vous vous souvenez de votre jeunesse rennaise séduite par celui qui vous murmura García Lorca et, sans trembler, vous souriez à l'Immémorieuse qui vous parle aussi de vous.
    Indigène de France, fils de poilu juif, fils de héros décoré et de Aïcha, mère médaillée de la famille française, Albert raconte encore à Marlé la Catalane exilée, son enfance, Alger sous les bombes, la peur du jeune homme guetteur de l'ombre, l'amoureux en uniforme pleurant en écoutant la voix de Marlé ¡quererte como te quiero ! se sépare-t-on jamais de celle que l'on aime de cet amour-là?
    Marlé sans voix, Marlé s'en va, un homme tient la main de Marlé, tient sa vie dans cette main et l'arbre de leur vie a les feuilles aussi serrées que l'araucaria sauvage, arbre candélabre à la longévité légendaire. Déjà! dit l'Amour, déçu mais pas vaincu.
    Recueillement. Les heures où l'inconsolé de cet amour-là sera rempli de larmes, qu'il serre ce petit livre rouge entre ses mains jointes et, derrière ses yeux clos, attende l'apparition de Marlé, elle ne saurait faillir.
    De la source au néant, livre à l'adresse de l'amour, L'Immémorieuse fixe à merveille mots que jamais vents n'emporteront.

    Guénane


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  • Un livre de poète et d’une grande écriture, originale, inclassable, maîtrisée

    Posté le 6 Mars 2012 par Éditions Apogée

    Journal d'un haricot, d'Olivier Hobé
    par Marc Le Gros, auteur de Manières noires, 3 lointains avec oiseaux et Cormoran

    Le journal que le poète Olivier Hobé nous livre aujourd’hui commence le 3/8/2007 et se déploie sur un peu moins d’un an. Le père raconte un moment de l’histoire de Q., 15 ans, que l’initiale va seule désigner tout au long de cette étrange chronique. […]

    Un mois auparavant, en juillet donc, on a diagnostiqué à son fils aîné un neuroblastome. […] aujourd’hui, à l’hôpital Morvan de Brest l’opératrice s’apprête à prélever les « deux centimètres cubes de mort vivante » qu’on soumettra à l’analyse. Ajoutons que dès la page d’incipit aussi, ce ton très particulier, très singulier est en place et donne le la. Alors que l’auteur a passé le pont de Recouvrance et se trouve par hasard devant la devanture d’un magasin de jouets pour enfants, son commentaire est déjà tout un programme : « Jeux Jouets Modèles, plus décalé tumeur. » On n’est pas très loin du « Je suis à Dubois dont on fait les cercueils » de Corbière. L’humour noir, André Breton dans une Anthologie célèbre l’avait bien vu, est souvent le plus efficace des antidotes.

    Journal d’une maladie donc, journal de bord aussi et pas seulement celui d’un père affecté et dans ce Gethsémani de plastique et de verre, « triste jusqu’à la mort » mais d’un quotidien et d’une « vie ordinaire » qu’il faut bien assumer. Si du repassage des chaussettes qui donne lieu à un développement hilarant sur la mise en équation entre le nombre de neuroblastomes et celui des chaussettes à repasser, sur « l’énergie folle » aussi qu’engendre le « progrès médical » jusqu’au « Merde le linge » qui clôt la journée du 23 septembre cet ordinaire est naturellement lié à la maladie et au malade, certaines journées ne mentionnent ni Q. ni le protocole en cours. Dérives prophylactiques, trouées d’oxygène. Catharsis. « On écrit par hygiène, disait Michaux, pour sa santé. » Olivier Hobé, comme Deleuze dans ceux du « désir » écrit dans les trous de sa vie. […]

    Et puis il y a la rage, cette colère froide qui découpe le réel au scalpel, des images à grand écart, des glissades « automatiques » où perce l’héritage des surréalistes dont il est proche mais des oiseaux aussi, des fleurs et des arbres. On trouvera même, au Passage du Gois, à Noirmoutier, une belle pêche de palourdes à marée basse.

    Même si de son propre aveu cet ouvrage aura assouvi un désir déjà ancien de « journaliser » et que la rencontre du « thème », aussi tragique soit-il tient du miracle, ce journal est d’abord un livre de poète et d’une grande écriture, originale, inclassable, maîtrisée. Pour certaines connivences secrètes et malgré les différences évidentes, on le rangera auprès de ceux de deux autres bretons, entre Le Fils de Michel Rostain et cet admirable journal sans date qu’est L’Ardoise magique, l’ultime opus de Georges Perros.

    Marc Le Gros


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  • Le "polarème" d'Alain Jégou

    Posté le 15 Février 2012 par Éditions Apogée

    Ne laisse pas la mer t'avaler, d'Alain Jégou
    par Erwann Rougé, auteur de Bruissements d'oubli et Le Pli de l'air

    Entre polar et poème, il est sans doute question de « peau », de chair et d’os avec des mots, des êtres qui ont décidé de prendre la vie à pleine vague. Au fil des pages, le lecteur se retrouve dans l’effrangé des altitudes où la mer est un monde ouvert à toutes jalousies, désirs, colères, solidarités nous dit Alain Jégou, ancien patron pécheur. C’est la langue de la gueuse, de la rince où l’auteur allie la complexité et la dureté de la vie — décrits avec justesse — des marins pêcheurs à la simplicité d’une intrigue policière.

    Son polar nous conduit en pleine mer où Yann apprenti marin-poète-pêcheur est confronté à la merveille et terreur de naviguer à bord d’un caseyeur. Entre ciel et vague il soigne son âme tourmentée avec embruns vagues et folie de son nouveau boulot sur l’eau et se re-met, petit à petit, le cœur à l’endroit.

    Sur terre, les hommes sont à l’envers, la victime La glue, étudiant dragueur maladroit, comme son nom le dit, prend en pleine tronche la colère de Claire, compagne de Yann. Et quand on retrouve l’étudiant assassiné, tout se déchaîne, s’enchaîne dans les courants violents de la vie des hommes, des femmes tels des chevaux qui ont pris le mors aux dents. Le frère de Claire, un flic sournois et haineux ne se prive pas de piéger Yann qui tente d’échapper à sa perversité…

    L’auteur sait tout autant nous faire partager la vie quotidienne d’un équipage que de nous plonger délicatement au cœur de la complexité des êtres et de leur destin plus vaste qu’eux-mêmes. Roman de perte et de désir, d’infini horizon et de coup de tabac. Cela nous donne un polar avec une écriture de poète, un «polarème»  forcément à lire.

    Erwann Rougé

    Le bateau sur lequel Yann Le Flanchec embarque?… En tout cas, celui qui fut le lieu de travail d'Alain Jégou pendant de nombreuses années (DR Robert Le Gall).

     


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  • La Guerre secrète, chant funèbre pour Lorient

    Posté le 3 Novembre 2011 par Éditions Apogée

    La Guerre secrète, de Guénane
    par Albert Bensoussan, auteur de Faille

    Si le précédent récit de Guénane, Le Mot de la fin, nous transportait au pays des « mères vieilles » et rapportait, par la voix de sa petite-fille, la décrépitude d’une grand-mère à la mémoire trouée, La Guerre secrète, poussant la plainte visionnaire jusqu’à l’hallucination d’une mise en miettes, nous restitue l’enfant que n’a jamais cessé d’être celle qui, à la question : « D’où venez-vous ? », répondait : « De moi-même ». Guénane c’est d’abord ce poète qui a porté très haut la voix de Rougerie, en ses multiples recueils, ses pandectes où l’âme est consignée. Quoi d’étonnant qu’au sommet de son dire, elle soit maintenant en Apogée ?

    La Guerre secrète s’inscrit donc, là encore, dans un récit d’enfance. Dans ce Lorient défiguré sous les bombes, pilonné, rasé par les Alliés tentant d’anéantir la plus grande base de sous-marins des « Fritz et leurs blockhaus ». Dans la cité bouleversée, Lucie qui a épousé, en bravant sa famille, son bel Émilien malade, assiste à l’avancée conjointe du « bacille honteux » dans le corps condamné : ville et mari périront ensemble, mais l’enfant qui viendra sera sauvé, à la faveur d’un exode proche. (Guénane, elle-même, dut à cette tragédie de naître, « en pleine guerre secrète », hors les murs effondrés de sa ville, au bord du Blavet.) Ce récit est un chant funèbre et l’exergue : « 31 août 1666 – 14 janvier 1943 » dit bien qu’il s’agit ici de la stèle funèbre érigée à la mémoire de la ville où Colbert établit sa Compagnie des Indes. Cette lumière venue d’Orient qu’incarnait le grand port, nous la retrouvons dans ce personnage éclairant de Lucie, la narratrice, dont le nom « veut dire lumière », et qui nous guide au labyrinthe des décombres parce qu’elle est « étoile du berger » et clarté primordiale. Au dernier temps du récit, la mort la tentera du haut du viaduc sur le Scorff. Mais la voix, comme le pont, restera suspendue. Cette leçon de géographie et d’histoire est parcours d’une enfance tourmentée, dans le fracas de la guerre, dans la passion d’un cœur partagé entre deux amours, dans l’enfantement hébété d’une progéniture, et aussi dans le souvenir complice d’une mère absente peuplant les monologues de sa fille…

    Aux dernières pages le salut viendra par jet de l’éponge : « Fuir pour rester en vie, faire tenir sa vie dans une valise ». La fin du récit, au milieu des gravats et dans le délabrement d’un cœur orphelin ou d’une âme veuve, est renoncement à l’enfance et avènement de la « libération ». Nous avons là, pour finir, un adieu à la « ville détruite » - « Pauvre ville, on marche sur ta dépouille » -, mais en gardant « de l’enfance une sensation d’abandon ». Un abandon choyé, car, la romancière rejoignant le poète, nous percevons ce vers ancien de Guénane : « Abandon est un mot d'amour ».

    Albert Bensoussan


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  • Françoise Ascal, gardienne

    Posté le 6 Septembre 2011 par Éditions Apogée

    Un rêve de verticalité, de Françoise Ascal
    par Vincent Dréano, coauteur du Livre de Marcel

    Avant de découvrir le dernier livre de Françoise Ascal, Un rêve de verticalité, je m’offre de relire l’ensemble de ses textes, parus dans la collection « Rouge » d’Apogée, son éditeur. Extraits de journaux, avec La Table de veille ou Cendres vives, courtes nouvelles dans Issues, notules autour d’œuvres de peintres pour Rouge Rothko. L’écriture est haute, et tient le pari de rassembler, elle dit la terre commune.

    Il me semble ainsi, avant d’ouvrir son dernier livre, que Françoise Ascal est de l’ordre des « gardiennes ».

    Gardienne des siens, du visage de son père et du visage de sa mère, qu’il faut guérir, encore, accompagner, protéger, bien après la mort. Gardienne des souffrants, qui cherchent une issue au monde, ou à leur corps qui est monde, ou encore une issue à ce « temps de désastre ».

    Gardienne du temps. La forme du journal, comme du recueil, dit encore cette nécessité de préserver, de veiller. Françoise Ascal veille, en liant l’intime à l’universel avec les objets qu’elle dépose sur sa table de travail : livres, cartes postales, photographies, signes lointains ou proches, œuvres du temps qu’elle nous invite à partager.

    Gardienne des gardiens – artistes, poètes, peintres ou philosophes – (de ces phares baudelairiens qui éclairent, comme « le meilleur témoignage de notre dignité », dit le poète. Baudelaire évoquait dans ses « phares » Watteau, Léonard de Vinci, Delacroix, Rubens, Michel-Ange, Goya et Rembrandt – c’est par ce dernier que Françoise Ascal ouvre son Rouge Rothko, dans la continuité de ce travail. Nous découvrons avec elle la Renaissance d’Albrecht Dürer jusqu’aux florescences du 20e siècle d’Odilon Redon et Joseph Sima, Wladimir Kandinsky, Edvard Munch, Mark Rothko, ou Totuoka Shinsen, peintres connus ou moins connus, rassemblés sans ordre apparent, grâce à de petites cartes postales conservées comme des « talismans » après chaque exposition visitée. Elle nous offre ici comme un atelier idéal, une communauté de lumière, modeste ou irradiante : « Ainsi luisent les femmes de l’ombre, comme des lampes », dit-elle de la Mère assise à la table, de Rembrandt. « J’attends qu’il me consume », dit-elle du tableau de Mark Rothko.

     

    Lecture à l'occasion de la sortie de "Un rêve de verticalité", à Rentilly

     

    En résidence de poésie dans le parc culturel de Rentilly, domaines de 56 hectares accueillant écrivains, arbres immenses et bibliothèque de 7 000 ouvrages, Françoise Ascal s’est donnée cette fois comme projet d’écriture de « répondre » à ce lieu singulier, en questionnant le statut de la nature dans notre monde contemporain, à travers les œuvres du philosophe Gaston Bachelard.

    Les racines qui la lient à Bachelard sont profondes. Elle indique dans son Rêve de verticalité, avoir découvert le philosophe dans les années soixante. Une pensée claire « soudain » jetée sur les pans de la nuit, dit-elle. Surgissement d’une pensée fondatrice, généreuse, éclairante. Apparition d’un compagnon, qu’elle nous invite à faire nôtre. Dans Rouge Rothko, elle avouait vouloir s’emparer du titre d’une peinture de Joseph Sima, « Forêt oublieuse » pour le faire jouer, disait-elle, avec son « vieux Bachelard […], pour le faire résonner dans mes ombres propres, l’arpenter comme une terre vers laquelle on revient la nuit en songe. »

    Dans son dernier livre, avec Bachelard, qui n’est plus son « vieux Bachelard », qu’elle tient cette fois à distance respectueuse — pour elle, pour nous — Françoise Ascal continue « posément son travail de lumière ».

    Lumière sur le rêve, ce qu’apportent les forces régénératrices de l’imagination, dont le philosophe disait l’importance (Le Droit de rêver, L’Eau et les rêves, L’Air et les songes, la poétique de la rêverie, sont les titres significatifs de ses livres). Rêve, songe, force de l’imagination, mais aussi forces de l’espoir, pour imaginer une alternative, dans un monde menacé, en mutation incessante et « dont les vieux parapets sautent », dit Françoise Ascal.

    Lumière sur la verticalité, une volonté de « redressement », comme une insurrection des consciences, une résistance, la barricade nécessaire, et le chant qui s’élève, dans un monde où « prendre peur serait raisonnable », dit-elle. Les arbres, comme les abeilles, comme une forme de poésie, en voie de disparition, Françoise Ascal, bien que se défiant de tout passéisme, donne à son journal l’allure d’une alarme devant de ce qui constituerait une modification de substance pour notre humanité, et laisse entrevoir avec le philosophe la possible modernité des archaïsmes.

    Lumière sur l’homme, par touches légères. Bachelard père, presque mère, lorsque, veuf, il élève seul sa fille Suzanne, que nous accompagnons jusqu’à ses 77 ans, au moment où il achève les dernières pages de La Flamme d’une chandelle, où il ne lui reste plus qu’une année à vivre.

    Lumignons autour d’un lit blanc. Faire signe.

    Françoise Ascal ouvre son livre en revendiquant une phrase « inutile, perdue d’avance », et le referme en se montrant convaincue que le monde à venir « n’aura besoin d’aucun Bachelard ». Forme passagère de désespoir ou humilité, objection au mercantile ou volonté de susciter nos réactions ? L’écriture de Gaston Bachelard comme celle de Françoise Ascal est généreuse et haute, elle guide. Et ce livre est absolument nécessaire tant cette écriture fait signe, fait « salut », nous garde. Toujours, nous dit Françoise Ascal, « chercher ailleurs, plus haut, plus profond, aller vertical, côté ciel, côté racines ». Dans ce Rêve de verticalité, le rêve d’un monde qui grandit sans arrachement, qui, sollicitant ses racines, parvient encore à s’épanouir.


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