Nous vous avons déjà parlé ici du Peuple des carrières. Parmi les nombreux ateliers mis en place par ce collectif, il y avait l'atelier d'écriture Saga, emmené par Ricardo Montserrat, qui a donné naissance au roman À fleur de pierre (sorti le 19 novembre).
Un atelier d'écriture, c'est un exercice difficile mais c'est avant tout une aventure humaine. Et cela, on le comprend bien en lisant ce texte dont Jean Guérin, l'un des participants, nous a spontanément fait part.

- Les membres de l'atelier Saga (c) M. Audinet
" Ma femme descend l'escalier. Je vois d'abord ses jambes et le bas de sa chemise de nuit. Arrivée à la moitié des marches, elle s'arrête, et me dit :
- Tu ne dors pas? Quelle heure est-il?
Petit coup d’œil à la pendule de l'ordinateur.
- 5h 42
- Ça fait combien de temps que tu es là ?
- Je ne sais pas... deux ou trois cafés...
- Tu ne viens pas dormir?
- Non, ce n'est pas le moment, Victor et Giovanni viennent juste de rentrer de Mauthausen, ça va chauffer !
- Bon, tu fais comme tu veux, mais moi j'y retourne...
Tout a commencé le 27 janvier 2010.
Dans un mail, un ami m'envoie un extrait du journal Ouest-France : "Séance d'écriture de la fiction du Peuple des carrières. Le prochain atelier d'écriture aura lieu à Languédias, le vendredi 5 février, de 17 h à 20 h et samedi 6 février, de 9 h à 12 h..."
J'avais déjà lu deux articles similaires dans ce quotidien et je m'étais dit : "Ça, ça me plairait bien..." J'envoie l'information à quelques connaissances pour tenter de mobiliser les foules autour de l'événement (pour une fois qu'il se passe quelques chose chez nous) et nous venons à quatre le premier jour.
L'accueil est amical et gai. Présentations faites, nous prenons tous place autour de la table. Ricardo commence une lecture rapide de quelques textes en cours. Commentaires. Difficile de comprendre ce qui se dit, nous avons trop de retard. Dans le groupe de l'atelier, les mains s'activent et griffonnent des notes, rapidement, fébrilement. Nous participons à cette rencontre en spectateurs. Pendant deux heures j'essaie de comprendre, mais je n'arrive pas à trouver le bout du fil conducteur.
La journée se termine sur une sensation d'échec, nous nous quittons sur un "À demain peut-être?..." Dehors notre groupe de curieux n'est pas très enthousiaste. "Alors qu'en pensez vous? On se revoie demain?" "Non pas le temps, pas envie, ou ce n'est pas mon truc..." C'est clair, ils ne reviendront pas. Et moi, est-ce que je reviendrai demain matin?
Écrire, il y longtemps que j'en ai envie. Depuis quand? Ça fait un bout de temps déjà . Depuis mes premiers contacts il y a dix ans avec les parchemins des fonds d'archives, les registres paroissiaux, les actes notariés... Écrire pour transmettre.
Mais là c'est différent, c'est un atelier pour écrire un roman. Un roman à plusieurs. Il faut inventer une histoire où figurent des personnages du bassin granitier de Dinan, des picotous, des paysans, des résistants... Je viens d'arriver dans la région, et je ne connais rien de l'histoire de ces gens. Quelle prétention! Je vais passer pour qui? Mais ça me démange quand même un peu.
Alors revenir demain, ou pas?
Samedi 8 février 8h 45.
Au foyer rural quelques personnes sont déjà là , d'autres arrivent derrière moi. Sur la table il y a des sacs, des écharpes, des cahiers, des papiers, un ordinateur et le café qui attend.
- Bonjour !
- Bonjour Jean, c'est gentil d'être revenu ! répond Jacqueline
- Écoutez je voudrais bien vous aider, mais je ne suis à Languédias que depuis deux ans, je ne suis pas Breton, et je ne sais rien des carrières.
Ricardo debout, tasse de café en main, petit sourire aux lèvres, me regarde l'air amusé.
- Et avant tu faisais quoi? Quel est ton métier?
- J'étais conducteur de trains à la SNCF.
- Un cheminot ! Tu tombes bien, il y a un train à faire sauter! Tu seras le saboteur de service!
Mon sort est scellé. Je ne peux plus revenir en arrière. C'est exactement ce que je voulais!
Aujourd'hui le livre est terminé. Vingt et un mois ont passé pendant lesquels la coopération avec Jacqueline a été permanente. Combien d'interrogations, de doutes avons nous partagés. La résistance, les camps, le retour, le voyage en l'Italie..."Qui les a dénoncés?" "Qu'est-ce que tu as sur Mauthausen?" "C'est comment Bedizzano ?... Et l'arrivée en gare de Carrare en TGV?"... "Et le musée?"... "Et si la sœur d'Emilio venait
faire des études en France?"
De cette belle aventure, si bien décrite par Yolande, j'ai retenu la jubilation, le plaisir d'être ensemble à chaque rendez-vous.
Chacun avait inconsciemment choisi un personnage et le portait en lui. J'ai été le Victor jeune résistant couché sur le ballast, attendant le signal du combat, les nerfs à vif. Puis plus tard celui qui rentre au pays et retrouve la maison de sa mère, détruite par le feu. Heureusement l'ami Giovanni était là , incontournable personnage.
[…]
Nous y avons mis notre cœur, Ricardo a apporté sa touche personnelle et son savoir-faire. Le résultat est au-delà de ce que je pouvais imaginer."
Jean Guérin