recherche avancée

La Guerre secrète, chant funèbre pour Lorient

Posté le 3 Novembre 2011 par Éditions Apogée Aucun commentaire actuellement

La Guerre secrète, de Guénane
par Albert Bensoussan, auteur de Faille

Si le précédent récit de Guénane, Le Mot de la fin, nous transportait au pays des « mères vieilles » et rapportait, par la voix de sa petite-fille, la décrépitude d’une grand-mère à la mémoire trouée, La Guerre secrète, poussant la plainte visionnaire jusqu’à l’hallucination d’une mise en miettes, nous restitue l’enfant que n’a jamais cessé d’être celle qui, à la question : « D’où venez-vous ? », répondait : « De moi-même ». Guénane c’est d’abord ce poète qui a porté très haut la voix de Rougerie, en ses multiples recueils, ses pandectes où l’âme est consignée. Quoi d’étonnant qu’au sommet de son dire, elle soit maintenant en Apogée ?

La Guerre secrète s’inscrit donc, là encore, dans un récit d’enfance. Dans ce Lorient défiguré sous les bombes, pilonné, rasé par les Alliés tentant d’anéantir la plus grande base de sous-marins des « Fritz et leurs blockhaus ». Dans la cité bouleversée, Lucie qui a épousé, en bravant sa famille, son bel Émilien malade, assiste à l’avancée conjointe du « bacille honteux » dans le corps condamné : ville et mari périront ensemble, mais l’enfant qui viendra sera sauvé, à la faveur d’un exode proche. (Guénane, elle-même, dut à cette tragédie de naître, « en pleine guerre secrète », hors les murs effondrés de sa ville, au bord du Blavet.) Ce récit est un chant funèbre et l’exergue : « 31 août 1666 – 14 janvier 1943 » dit bien qu’il s’agit ici de la stèle funèbre érigée à la mémoire de la ville où Colbert établit sa Compagnie des Indes. Cette lumière venue d’Orient qu’incarnait le grand port, nous la retrouvons dans ce personnage éclairant de Lucie, la narratrice, dont le nom « veut dire lumière », et qui nous guide au labyrinthe des décombres parce qu’elle est « étoile du berger » et clarté primordiale. Au dernier temps du récit, la mort la tentera du haut du viaduc sur le Scorff. Mais la voix, comme le pont, restera suspendue. Cette leçon de géographie et d’histoire est parcours d’une enfance tourmentée, dans le fracas de la guerre, dans la passion d’un cœur partagé entre deux amours, dans l’enfantement hébété d’une progéniture, et aussi dans le souvenir complice d’une mère absente peuplant les monologues de sa fille…

Aux dernières pages le salut viendra par jet de l’éponge : « Fuir pour rester en vie, faire tenir sa vie dans une valise ». La fin du récit, au milieu des gravats et dans le délabrement d’un cœur orphelin ou d’une âme veuve, est renoncement à l’enfance et avènement de la « libération ». Nous avons là, pour finir, un adieu à la « ville détruite » - « Pauvre ville, on marche sur ta dépouille » -, mais en gardant « de l’enfance une sensation d’abandon ». Un abandon choyé, car, la romancière rejoignant le poète, nous percevons ce vers ancien de Guénane : « Abandon est un mot d'amour ».

Albert Bensoussan


Cet article a été posté dans Notes de lecture

Commentaires